samedi 1 mars 2008

Prémisses d'une vilaine affaire

Au début du printemps 1808, l'Empire est à l'apogée de sa grandeur. Le 14 juin 1807, les Russes ont conclu, à Tilsit, une paix qui semble mettre un terme à tous les conflits en Europe continentale. Seule se dresse encore contre l'Empereur l'irréductible Angleterre. Il a dû renoncer à l'envahir, en août 1805, l'escadre de l'amiral Villeneuve n'étant pas au rendez-vous de Boulogne pour protéger le franchissement de la Grande Armée. Le 21 octobre, la flotte franco-espagnole est détruite à Trafalgar. Désormais sans marine, Napoléon est confiné au continent.


Il compte faire céder les Anglais en ruinant leur commerce extérieur. En les empêchant d'écouler sur le continent leurs produits manufacturés, et les denrées coloniales qu'ils tirent de l'outre-mer, leur économie sera asphyxiée, et ils seront défaits aussi sûrement que s'ils étaient vaincus par les armes. Le 21 novembre 1806, un décret impérial interdit l'accès des ports du continent à leurs navires, ainsi qu'à ceux qui trafiquent avec l'Angleterre. États vassaux et alliés sont sommés de faire appliquer ces mesures dans leurs ports. Le Portugal, qui est quasiment une colonie anglaise, tergiverse : il sera mis sous tutelle, démembré et partagé avec l'allié espagnol. Le 30 novembre 1807, Junot entre dans Lisbonne, et les Espagnols occupent Porto.


Depuis 1796, Charles IV s'est montré un allié fidèle. La flotte espagnole était aux côtés des Français à Trafalgar. Toutefois, quelques jours avant Iéna, les Espagnols ont eu l'outrecuidance de menacer de prendre l'Empereur à revers, avant de faire volte face quand ils ont compris que la victoire lui appartenait. Ce faux pas est imputable à Godoy, le Premier ministre, amant de la reine. Tout de même, comment faire confiance à ces Bourbons espagnols qui se déchirent entre eux ? Ferdinand, prince des Asturies et héritier de la couronne, ne vient-il pas d'être accusé d'avoir comploté contre son père ? Comment les Espagnols appliqueraient-ils les prescriptions du blocus continental, alors que l'économie du royaume dépend étroitement de l'Angleterre, et qu'ils n'ont plus les moyens maritimes d'empêcher les Anglais de mettre la main sur les richesses de leurs colonies d'Amérique ? Par ailleurs, comment soutenir le corps expéditionnaire du Portugal sans se garantir des voies de communications terrestres protégées au travers de l'Espagne ? Les Bourbons d'Espagne seront mis au pas. S'ils renâclent, ils seront chassés, comme les Bragances du Portugal.


L'Empereur va mener cette affaire d'Espagne tambour battant, en adaptant, comme d'habitude, sa conduite aux événements. Il se méfie de son ambassadeur à Madrid, François de Beauharnais, le beau-frère de Joséphine, qui met Ferdinand en avant, alors que c'est sans doute un ennemi de la France. Mais peut-il faire confiance à Charles IV, qui n'est qu'un pantin entre les mains de Godoy ? Pour que sa stratégie de blocus continental et sa politique européenne réussissent, il ne peut plus tolérer l'anarchie et le désordre qui règnent à la cour d'Espagne, nation dont l'alliance lui est indispensable.


Fin mars 1808, il écrit à son frère Louis, roi de Hollande, pour lui proposer le trône d'Espagne. Voilà qui nous éclaire un peu sur ses intentions ! Quand il quitte Saint-Cloud, le 2 avril, c'est en prétextant une visite des départements du Midi. Mais il fait pousser sur Burgos le train lourd de son état-major de campagne. On murmure même qu'il pourrait aller à Madrid. Á Bordeaux, où il s'attarde dix jours, il prend connaissance des dépêches relatant les derniers événements d'Espagne, et les surprenantes péripéties qui les accompagnent.